L’univers carcéral est particulier et c’est le quotidien du personnel soignant de l’Ucsa, l’infirmerie du centre de détention de Nantes (44) qui compte 430 détenus.
« Soigner au cœur d’une cocotte sans soupape n’est pas chose aisée »
indique Dominique Desbans, l’un des infirmiers.
Quelles sont les particularités de votre métier ?
Ce sont les lieux. Un service de l’hôpital enclavé dans le centre de détention, soit deux administrations qui cohabitent : la pénitentiaire avec son fonctionnement, ses règles, et l’Ucsa, l’hôpital. Il faut allier les soins et la gestion des peines.
Puis, il y a la population. Les gens ont une fausse idée de la prison par les séries télévisées américaines. Les surveillants armés, le réfectoire commun pour les détenus, cela n’existe pas ici. J’avais un peu cette image avant, d’ou la question de ma famille « mais pourquoi vas-tu travailler là ?… » Les services hospitaliers ne connaissent pas l’Ucsa ou pensent que nous ne faisons pas partie du CHU.
La demande d’un complément de médicaments pour un détenu de retour d’examen du CHU est parfois problématique. Régulièrement, nous “reprécisons”aux patients que nous ne sommes pas de l’administration pénitentiaire.
Comment se passe une journée type à l’Ucsa ?
Chacun a son poste. Le matin, la lecture des demandes des patients, les entretiens infirmiers, puis la distribution des médicaments ici à l’infirmerie et dans certaines cellules. Les patients nous sont envoyés par 2 ou 3 par le surveillant du secteur. L’après-midi ce sont les soins.
Quels types de soins ?
Un peu de bobologie et toutes sortes de soins, pas très techniques. Nous décryptons ce qu’il peut y avoir derrière chaque demande. Cela peut être un mal-être ou tout autre. Certains traitements sont relativement lourds comme les suivis par chimiothérapie. Venant tous d’horizons différents, en cas de doute, nous échangeons entre collègues. Notre complémentarité est un avantage dans cet univers si particulier.
Quand on n’a pas de médecin présent, nous faisons appel à SOS Médecin ou en cas de gros problèmes, nous orientons sur le SAMU. Les traitements de substitution sous méthadone ont lieu dans une salle de soins à l’abri des regards. Certains patients sont très ritualisés. Depuis peu, une aide soignante s’occupe du cabinet dentaire. Elle gère les rendez-vous et le suivi des patients. Ce n’est pas simple avec ce type de population. Cette aide est très précieuse.
Quels sont les attraits et les difficultés ?
Je suis venu là pour le relationnel, important dans notre métier de soignant. La difficulté majeure : la tension. Elle n’est pas permanente, mais il faut appréhender l’intolérance à la frustration des détenus. C’est une vraie cocotte minute sans soupape. ça se passe bien tant qu’on répond positivement à leur demande.
Dans le cas contraire, ça peut vite “partir en vrille”. Quelquefois, les boîtes de médicaments volent. Puis, il y a les agressions verbales, et les relations quelquefois tendues avec l’administration pénitentiaire. Par exemple un patient pour les urgences, mais pas d’escorte.
Ce poste est un plus dans votre carrière ?
Non. C’est un choix de vie, mais surtout une autre façon de pratiquer le métier d’infirmière. Avant de postuler, on fait un stage de comparaison. L’appellation est la même, infirmier avec la mention centre de détention. Nous sommes rémunérés par le CHU. Une carrière normale, comme dans un autre service. Il n’y a pas de formation particulière.
Des qualités spécifiques ?
Il n’est pas donné à tout le monde de travailler ici. Sur le plan psychique, c’est très éprouvant. Certaines situations nous mettent à mal. Les qualités : le relationnel et la gestion des conflits avec une aptitude au recadrage. Par exemple, lors de la distribution des traitements, les détenus doivent compter leurs médicaments.
Ces produits font l’objet d’un commerce. Il faut être rigoureux car quelques individus cherchent à cliver les équipes et à semer le doute. Ils établissent des stratégies et s’engouffrent dans la moindre faille. C’est constamment chaud. Afin d’éviter les manipulations, il est impératif que ce soit le même soignant qui prenne en charge le même patient. Notre organisation doit être stricte.
Même avec un peu de tolérance, il faut recadrer sans cesse, sinon cela devient ingérable. Par ailleurs, il ne faut pas déplacer les problèmes sans apporter une solution précise sinon gare au retour. À ce niveau-là, ces patients ne sont pas tendres. Le psychisme du soignant doit être solide.
Par exemple ?
Les boîtes dans lesquelles nous mettons les médicaments sont nominatives. Une vide contre une pleine. Elles servent entre autres à boucher les lavabos, de cendriers, de yoyos au bout d’une ficelle pour passer des petites choses d’une cellule à l’autre, etc.
Les détenus en rigolent. Une boîte perdue, on recommence l’étiquetage et le suivi, car c’est un moyen de comptabiliser les passages à l’Ucsa avec la traçabilité de chaque produit. Elles ont un coût. Le réapprovisionnement n’est pas simple. Il faut être excessivement vigilant. On s’est tous fait avoir.
Maintenant, nous sommes deux pour la distribution des médicaments. Il ne faut pas lâcher la boîte des yeux, sinon il peut y avoir un doute. Sur le chariot, les produits recherchés sont hors d’atteinte.
Alain Martinez